Nouvelle
Expériences numériques

Noosphère, coopétition, confédération : le Sommet XN Québec 2026 et les défis de la créativité numérique québécoise

Noosphère : quand les pensées individuelles se rejoignent pour former une intelligence collective supérieure.

Coopétition : collaboration entre concurrents pour créer une valeur que personne ne pourrait générer seul.

Confédération : alliance d'entités autonomes qui choisissent de coordonner leurs forces sans perdre leur identité.

Ces trois termes, rarement réunis dans un même souffle, caractérisent l'exception de l'industrie québécoise en créativité numérique. Ils ont résonné en concert le 5 février 2026, lors du Sommet XN Québec tenu à la Société des Arts Technologiques (SAT). Xn Québec est un organisme à but non lucratif qui rassemble plus de deux cents studios membres utilisant la technologie comme matière première. Sa mission est de promouvoir les intérêts de la communauté de pratique auprès des décideurs gouvernementaux et stratégiques, créer des partenariats et poser les conditions favorisant l'essor du secteur. C'est dans cet esprit que l'organisation a sollicité la participation de l’écosystème à l'élaboration de son prochain plan stratégique. Près de deux cents personnes étaient présentes pour réfléchir aux défis qui s’imposent. La journée s'articulait autour de trois chantiers : transformation, ambition, responsabilité. Les ateliers de ces trois chantiers étaient animés par des partenaires de XN Québec, à savoir, La SODEC, La Piscine MTL, , MUTEK, Centre Phi, SYNTHÈSE - Pôle Image Québec, la Société des Arts Technologiques (SAT).

Le sommet de cette année se tient dans un contexte particulièrement mouvementé : instabilité géopolitique, compétition internationale accrue, bouleversements technologiques et contraction des budgets et des subventions publiques. Pour une industrie dont la vitalité repose sur l'export et l'innovation, l'urgence de se concerter s’impose. Plusieurs enjeux ont traversé les échanges de la journée. Il y a par exemple la standardisation des processus. Dans un secteur où chaque projet est unique, avoir des méthodes de travail communes sans brider la créativité est l'équation difficile à résoudre. La génération de la relève préoccupe également : attirer, former et retenir des talents dans un environnement en constante mutation nécessite un plus grand effort de coordination entre l'université et l'industrie. Le marché local étant limité, l’ouverture à l'international s'impose comme une nécessité au rayonnement québécois. Enfin, la responsabilité touche à l'empreinte écologique d'une industrie énergivore. L'écoresponsabilité devrait y être pensée non seulement comme une valeur, mais comme un levier stratégique et une image de marque, avec des indicateurs de performance alignés aux exigences internationales. Elle touche aussi à l'encadrement éthique de l'IA, à l'accessibilité et à la transparence.

Crédit photo : Maryse Boyce

L'invité d'honneur pour le keynote d'ouverture était Jean-Jacques Stréliski. Vétéran du marketing au Québec, Stréliski a formé près de trois décennies d'étudiants. Il s’est présenté avec humour comme "le papy de l'industrie". Un papy qui raconte des vérités humaines parce qu'il connaît la réalité de la vie et du commerce pour l'avoir vécue dans ses gloires et ses chicanes. 

Les mots de Stréliski ont donné le ton. L'industrie de la créativité numérique au Québec, bien que relativement récente, a déjà sa place à l’international. Ce passé proche est une force motivante : la mémoire de ce qui a été fait, et la manière dont ça a été fait, peut donc être reproduite, peu importe les paramètres qui s'ajoutent. Les enjeux de l’instabilité géopolitique, les défis de la compétition internationale ou l'introduction de l'Intelligence Artificielle générative, aussi intenses soient-ils, ne sont pas sans précédent : ils rappellent les incertitudes qu'Internet avait provoquées au début des années 2000. 

Le plus dur est fait. Le Québec a fait sa marque. Mais qu'est-ce qu'une marque, rappelle Stréliski ? Une marque est d'abord un acte de communication : parler de marque, c'est parler des valeurs de l'entreprise et en être porteur. Car une marque se fait dans la tête et dans l'oreille des autres – Stréliski emprunte ici à Arthur Miller (1) et Milan Kundera (2). Et cela suppose de sortir de son coin, de confronter, de négocier, d'ajuster. Produire sans communiquer ses résultats, c'est ce que Dominique Wolton appelle l'incommunication (3). La vraie communication suppose la possibilité de l'échec, du malentendu, et de la négociation pour ajuster.

La marque est un réducteur d'incertitudes dit-il, empruntant l'expression à un professeur de HEC. La technologie, un précieux moyen à doser, au service de l'essentiel : raconter des histoires et offrir des émotions. Et le bonheur réside dans le retour aux bases du métier de commerçant. Commercer en face à face, dans la rue, et non derrière un ordinateur. La marque québécoise, c'est d'avoir incarné tout cela avec simplicité, sincérité, responsabilité et courage. Il suffit de continuer à faire ce qui a déjà été commencé. 

Crédit photo : Maryse Boyce

La journée combinait des panels où des acteurs ont partagé leurs expériences, suivis d'ateliers où les participants ont formulé des propositions. Dans le chantier transformation, plusieurs acteurs ont témoigné du processus de structuration des entreprises.Véronique Paradis, directrice de l'innovation et de la formation à la SAT, a partagé le parcours de l’institution. Après trente ans d'existence, la SAT a évolué d'un lieu de diffusion vers une école qui offre des cours, un centre de recherche qui développe des logiciels libres, et un lieu de résidence d’artiste. La SAT produit aujourd'hui près de trois cents événements par an. Nicolas Roy, président et directeur de création exécutif chez DPT, a raconté comment pour répondre à un contrat international d'envergure l’entreprise devait passer d'une quinzaine d'employés avec une structure horizontale à une organisation hiérarchisée.  Émilie Guertin, directrice générale de la Fondation de la BANQ, a présenté le Labo, un hub d’innovation créative et numérique gratuit, accessible sur place et en ligne partout au Québec. Inspiré du modèle MIT, le Labo réunit un FabLab et un MediaLab pensés pour réduire les barrières technologiques dans un esprit de partage et d'accès ouvert. Denys Lavigne, président et co-fondateur de Oasis Immersion, a témoigné des défis de rester agile face à l'hybridité croissante des productions immersives. Cathy Vezina, professeure à l'UQAT, a évoqué la nécessité de revoir ses programmes universitaires pour réduire l'écart entre les diplômés et les besoins réels de l'industrie.

Plusieurs pistes ont émergé des discussions. Créer des postes à rôles hybrides pour faire les ponts entre les départements. S'appuyer sur un accompagnement externe en consultation lors des restructurations et, lorsque la croissance s'accélère, mettre en place un poste dédié aux ressources humaines. Ouvrir davantage l'industrie aux nouveaux diplômés, dans les projets comme dans les événements professionnels, reste un défi et une opportunité pour les deux parties. La volonté est là, mais la pression des livrables est telle qu’elle laisse peu de temps au soin et à la patience requises pour la transmission. La question n'est pas si, mais comment intégrer les novices dès la conception.

Les ateliers répondaient aux thématiques abordées dans les panels. Les participants étaient invités à imaginer les manchettes qui mettraient le Québec à la une en 2030, ou à proposer des projets prospectifs que XN Québec pourrait inscrire à son plan stratégique en matière de mutualisation, de représentation, de mobilisation ou de promotion. Les propositions concrètes ont été nombreuses. Des studios qui mettraient à disposition leurs locaux et équipements pour des projets indépendants. Une contribution qui pourrait être comptabilisée en crédits d'impôts par exemple. Ou encore mettre en place un projet provincial où le Fonds des médias du Canada et la SODEC subventionneraient le réseau de l'Université du Québec dans toutes ses composantes régionales, pour permettre à des étudiants et professeurs de produire des contenus pratiques destinés aux musées relevant de la Société des musées. Ces contenus seraient itinérants et exposés dans les musées régionaux. Ce modèle d'affaires pourrait être exportable à l'international.

Crédit photo : Maryse Boyce

La journée s'est conclue sur une série de questions soumises en temps réel aux participants via un code QR (4). Les réponses étaient largement positives, un vote de confiance envers l'industrie en début de journée affichait déjà 8 sur 10. Une seule question a divisé la salle : l'intégration de l'IA dans les processus de travail, approuvée à environ cinquante pourcent. Ce résultat est peut-être le plus révélateur de la journée, non pas comme signe de résistance, mais de lucidité. Une industrie qui affiche 8 sur 10 en confiance et hésite sur l'IA n'a pas peur : elle mesure. Comme le dit Brené Brown (5), si le système nerveux n'est pas équipé pour faire face à autant d'incertitudes, un bon leadership reconnaît l'état de la chose, respire, stabilise, observe puis construit la force collective. En noosphère, coopétition et confédération.

Avec cette journée, XN Québec illustrait son mandat : rassembler l'écosystème, créer les conditions de son essor et ouvrir les portes vers les instances décisionnelles et stratégiques. Le ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe, et Alexandre Teodoresco ont conclu la journée. Teodoresco, aujourd'hui conseiller de ville responsable de l'intelligence artificielle au comité exécutif de Montréal, n’a pas manqué de rappeler avec affection ses sept années passées aux Sept Doigts de la Main. Il est aussi ce pont. Celui qui connaît l'industrie de l'intérieur et siège désormais là où les décisions se prennent. Son parcours rappelle que si l'élaboration de politiques est plus lente que les chamboulements technologiques, l'industrie créative doit être à la table où se décide l'avenir de l'IA, au même titre que les ingénieurs, les éthiciens, ou les enseignants. L'enjeu n'est pas de subir les choix, mais de les façonner. Il n’y a qu’à suivre les recommandations des spécialistes qui, de Fei-Fei Li à Joshua Bengio, de Joy Buolamwini à Karen Hao, en passant par S. Craig Watkins et Emad Mostaque, pensent déjà la chose.

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 (1) Arthur Miller, Mort d'un commis voyageur, 1949. Stréliski raconte que Miller avait initialement intitulé la pièce The Inside of His Head ("L'intérieur de sa tête"). Son producteur l'a convaincu de changer le titre.

(2) Milan Kundera, Le Livre du rire et de l'oubli, Gallimard, 1979. "Toute la vie de l'homme parmi ses semblables n'est rien d'autre qu'un combat pour s'emparer de l'oreille d'autrui."

(3) Dominique Wolton, Informer n'est pas communiquer, CNRS Éditions, 2009.

(4) Questionnaire soumis en temps réel lors du sommet : https://audience.ahaslides.com/6e6wh6vvmx

(5) Brené Brown, Dare to Lead: Brave Work, Tough Conversations, Whole Hearts, Random House, 2018.

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